Entre obligations internationales, télémédecine et pratique clinique isolée, une fonction à la croisée du droit maritime et des soins infirmiers.
L’économie maritime et pétrolière repose sur un postulat simple : sans marins en bonne santé, pas de flux commerciaux, aucun contrat d’affrètement ne s’exécute sereinement et aucune plateforme offshore ne peut fonctionner durablement. À bord des navires de commerce, des bâtiments de la marine nationale, des paquebots de croisière ou des unités pétrolières, les équipages évoluent pourtant dans un environnement exigeant, risqué, isolé et durablement éloigné de toute structure de soins.
Dans cet univers où l’évacuation sanitaire reste complexe, coûteuse, parfois impossible selon la zone de navigation, la santé devient un paramètre central de la sécurité des opérations et de la continuité de l’exploitation maritime. Loin des hôpitaux, l’infirmière embarquée apparaît alors comme une véritable « vigie sanitaire », à la croisée du soin, de la prévention et de la gestion des risques.
Cet article propose, dans la continuité de nos thématiques, de mettre en lumière cette fonction encore peu étudiée par la doctrine juridique maritime sur les risques en mer, alors même que la profession d’infirmière embarquée se trouve au croisement de la sécurité des personnes, de la continuité d’exploitation et des obligations réglementaires de l’armateur. Elle est donc un pivot discret mais essentiel de la sécurité humaine en mer et, par ricochet, de la sécurité économique des opérations maritimes et offshore.
Une sentinelle médicale en environnement isolé
À bord, l’infirmière embarquée est rarement entourée d’une équipe médicale structurée. Sur de nombreux navires, elle constitue le premier, voire l’unique recours médical de l’équipage en cas de problème de santé grave, à plusieurs jours de navigation de toute côte et sans possibilité de transfert immédiat vers un service d’urgences dans un contexte où un traumatisme sur le pont, une crise cardiaque en salle des machines ? une infection sévère , une crise douloureuse évoquant une appendicite ou une décompensation psychologique aiguë peuvent rapidement se transformer en situation critique. L’évacuation sanitaire (MEDEVAC), lourde à organiser et coûteuse, n’est envisageable que dans des conditions météorologiques et opérationnelles favorables.
Les risques auxquels sont exposés les marins sont multiples : traumatismes liés aux travaux sur le pont ou en machine, pathologies infectieuses ou chroniques insuffisamment suivies, troubles musculosquelettiques liés à la pénibilité, sans oublier une souffrance psychique nourrie par la fatigue, la promiscuité et l’éloignement familial.
Dans ce cadre, l’enjeu sanitaire en mer repose sur trois axes : l’anticipation, la prévention et la capacité à intervenir efficacement avec des moyens limités. L’infirmière embarquée en devient la garante opérationnelle, au service à la fois de la santé des marins mais aussi, de manière indirecte, de la continuité du service maritime lui même.
Un rôle pivot dans l’organisation sanitaire du navire
Le rôle de l’infirmière embarquée dépasse très largement le registre du soin ponctuel ou du « pansement de bord ». Elle structure, coordonne et sécurise l’ensemble du dispositif sanitaire du navire, dans une logique proche de la gestion des risques professionnels et de la conformité réglementaire que connaissent les juristes du maritime dans les régimes de sécurité au travail ou de responsabilité de l’armateur.
Ses missions s’articulent autour de plusieurs dimensions clés : la gestion des urgences et des soins quotidiens (accidents du travail, douleurs aiguës, décompensations de pathologies chroniques), le suivi de la santé de l’équipage (pathologies chroniques, adaptation des traitements, observance), la prévention et l’éducation sanitaire (risques infectieux, hygiène, chaîne alimentaire, eau potable), ainsi qu’une veille psychologique attentive et la coordination à distance avec les médecins à terre via la télémédecine. L’infirmière doit ainsi conjuguer compétences techniques, pédagogiques et relationnelles, tout en assumant une autonomie décisionnelle importante.
Une formation spécialisée à haute valeur ajoutée pour la sécurité maritime
L’exercice infirmier en milieu maritime ne se limite pas à la transposition en mer des compétences acquises à terre. En pratique, il suppose une formation complémentaire en médecine maritime, souvent dispensée par des instituts spécialisés, dont le contenu fait écho aux exigences posées par l’Organisation Maritime Internationale et les réglementations nationales.
Outre le diplôme d’État infirmier, l’exercice en mer repose généralement sur une formation médicale maritime (niveau II ou III), un certificat de gestion médicale à bord, une certification en secourisme avancé (AFGSU 2 ou 3), la maîtrise de l’anglais médical, ainsi que des modules spécifiques (traumatologie, hygiène navale, médecine tropicale, santé mentale en milieu isolé, gestion du stress et autonomie décisionnelle).
Une expérience préalable en services d’urgences ou de soins intensifs est fréquemment recherchée, tant la pratique en mer exige une capacité à évaluer et à agir sans délai, dans un environnement dépourvu de plateau technique. Certaines compagnies intègrent également des formations à la communication interculturelle, à la gestion de crise et à la médiation à bord, conscientes de l’impact de la cohésion d’équipage sur la sécurité globale.
De la préparation à la gestion des urgences : une organisation qui ne laisse aucune place à l’improvisation
Avant même l’appareillage, l’infirmière embarquée doit organiser le dispositif sanitaire du navire. Cette phase préparatoire, souvent invisible, conditionne pourtant la capacité de l’équipage à faire face aux imprévus médicaux en mer.
Parmi les tâches incontournables :
- Audit de la dotation médicale : vérification des stocks, dates de péremption, conditions de conservation, conformité aux listes réglementaires, contrôle du matériel (défibrillateur, oxygène, dispositifs de suture et d’immobilisation, kits d’urgence, moyens de communication).
- Inventaire des médicaments selon la réglementation internationale (OMS, STCW) et les textes nationaux encadrant la pharmacie de bord.
- Évaluation sanitaire de l’équipage : identification des pathologies chroniques, traitements en cours, allergies, vaccins, en tenant compte de la durée de la traversée, de la destination et des risques spécifiques de la zone.
- Planification de scénarios d’urgence (MEDEVAC, gestion de cas infectieux, décès à bord) et formation, le cas échéant, de marins référents aux gestes de premiers secours.
Santé mentale en mer : un enjeu longtemps sous-estimé
En situation d’urgence vitale, l’infirmière doit être en mesure d’évaluer rapidement la gravité, de stabiliser le patient (perfusion, oxygène, analgésie, immobilisation, contrôle d’une hémorragie) et de mobiliser l’équipage tout en coordonnant la communication avec les autorités sanitaires compétentes. Le recours au CCMM permet alors d’affiner le diagnostic, de valider la conduite à tenir et, si nécessaire, d’organiser une évacuation via les CROSS, par hélicoptère, déroutement du navire ou transbordement.
Si les risques physiques sont visibles, les atteintes psychiques le sont beaucoup moins. Le suicide en mer demeure un sujet tabou, malgré sa réalité, alors même que des données récentes confirment la vulnérabilité particulière des marins sur le plan de la santé mentale.
Plusieurs études internationales montrent des niveaux de détresse psychique significatifs. Avant même la crise sanitaire, une enquête citée dans les travaux de Lefkowitz et Slade indique qu’environ 25 % des gens de mer présentaient des symptômes dépressifs, 17 % des signes d’anxiété et près de 20 % rapportaient des idées suicidaires. Une revue de portée plus récente estime que, selon les études, la prévalence des symptômes dépressifs varie entre 14 % et 49 % chez les marins, avec environ 10 % présentant un burn out caractérisé, ce qui situe cette population au dessus de nombreuses autres catégories professionnelles exposées.
Les rapports de fondations spécialisées et d’organismes internationaux confirment également que le suicide représente une part non négligeable de la mortalité en mer, même si les chiffres restent en partie sous estimés : certaines analyses récentes évoquent autour de 6 à 10 % des décès recensés comme étant directement imputables à un suicide ou à une disparition en mer assimilable, ce qui souligne le poids des facteurs psychiques dans la sécurité globale.
Ces données chiffrées reflètent l’effet cumulatif de stress professionnels spécifiques : isolement prolongé, contrats étendus, impossibilité de rentrer à terre, pression opérationnelle, conflits ou harcèlement, fatigue chronique, troubles du sommeil, incertitudes économiques, sans oublier les tensions interculturelles et les difficultés familiales gérées à distance. Dans ce contexte, la santé mentale n’est plus un sujet périphérique, mais un déterminant direct de la sécurité des opérations et de la fidélisation des équipages (intention de rester en mer, ruptures de carrière, accidents liés à l’inattention ou à la fatigue psychique).
Dans cet univers clos, l’infirmière embarquée occupe une place singulière : souvent seule professionnelle formée à l’écoute, elle devient un interlocuteur privilégié pour les membres d’équipage en souffrance. Son rôle consiste à repérer les signes précoces de mal être (repli, irritabilité, troubles du sommeil, consommation accrue d’alcool ou de psychotropes), à proposer des temps d’écoute, des outils de gestion du stress (relaxation, conseils d’hygiène de vie) et, lorsque cela est possible, à orienter vers un soutien psychologique externe ou à articuler son action avec les dispositifs à terre.
Elle travaille également en lien avec le commandement pour prévenir les risques psychosociaux, tout en préservant la confiance des marins, dans un équilibre délicat entre confidentialité, sécurité et obligations hiérarchiques. Cette dimension psychique, longtemps marginale, tend à être de mieux en mieux reconnue dans les politiques de prévention des risques professionnels, les démarches de responsabilité sociale des armateurs et, de plus en plus, dans les discussions liées au droit du travail maritime et aux obligations de sécurité de résultat ou de moyens renforcés.
Un contexte d’exercice spécifique et exigeant
Travailler en mer impose un contexte d’exercice qui met à l’épreuve la résilience et l’autonomie des infirmiers embarqués : isolement prolongé loin des centres hospitaliers, conditions climatiques compliquant l’accès aux patients, équipages multiculturels avec barrières linguistiques et dossiers médicaux incomplets, communication dépendante du réseau satellite et donc sujette aux retards ou ruptures.
Dans ce cadre, la notion d’autonomie clinique prend tout son sens. En l’absence de médecin à bord, l’infirmière assume une responsabilité importante : décider de poursuivre la prise en charge à bord, de maintenir une surveillance renforcée ou d’engager un processus d’évacuation, avec des conséquences potentiellement lourdes sur l’exploitation du navire et la sécurité de l’équipage.
Cette charge décisionnelle s’accompagne d’une forte charge émotionnelle : gérer un membre d’équipage gravement blessé ou un patient dont l’état peut se dégrader sans possibilité d’hospitalisation immédiate exige une solidité mentale et professionnelle considérable.
Cadre légal : obligations réglementaires et enjeux de responsabilité
Sur le plan juridique, la présence d’un dispositif de soins à bord relève d’obligations encadrées par plusieurs instruments légaux. Sans entrer dans un commentaire exhaustif, on peut rappeler :
- La Convention STCW (Standards of Training, Certification and Watchkeeping), qui impose une compétence médicale minimale à certains officiers et une dotation médicale adaptée à la taille de l’équipage et au type de navigation.
- Le Code du travail maritime et les conventions de l’OIT, qui prévoient l’obligation d’avoir un professionnel de santé à bord au delà de certains seuils d’équipage ou de durée de navigation.
- L’arrêté du 23 novembre 1987 portant règlement de sécurité des navires et à la prévention de la pollution, qui fixe les dotations médicales A/B/P selon le type de navire.
Le non-respect de ces obligations peut exposer l’armateur à des sanctions en cas de contrôle ou d’accident, et peser sur l’appréciation de sa responsabilité en cas de contentieux. Dans ce cadre, l’infirmière embarquée devient à la fois actrice de la mise en conformité (par la gestion de la dotation, la tenue des dossiers de soins, la traçabilité des décisions) et maillon de la chaîne de sécurité dans la perspective d’une analyse a posteriori des événements.
Télémédecine maritime : le rôle central du CCMM
Le Centre de Consultations Médicales Maritimes, basé au CHU de Toulouse, constitue en France la structure de référence pour l’assistance médicale en mer. Intervenant 24h/24 sur les navires battant pavillon français ou ceux disposant d’un accord, il s’appuie sur des médecins urgentistes familiarisés avec les contraintes du milieu marin. Ses missions principales sont :
- Conseil médical en situation d’urgence (évaluation clinique, orientation diagnostique, proposition de traitement, suivi).
- Aide à la décision d’évacuation sanitaire (MEDEVAC) ou de maintien à bord, en lien avec les CROSS et le SAMU.
- Coordination avec les structures de soins à terre et les moyens de sauvetage.
- Constitution de dossiers médicaux anonymisés à des fins de retour d’expérience et d’amélioration des pratiques.
L’infirmière embarquée est l’interlocutrice privilégiée du CCMM. Elle transmet les constantes vitales, les observations cliniques, des photographies ou bilans par mail ou téléphone satellite, et reçoit en retour des consignes thérapeutiques ou des décisions relatives à une éventuelle évacuation.
Au-delà de l’appui clinique, cette téléassistance constitue un filet de sécurité médico juridique : elle permet de documenter les décisions, de montrer que l’armateur a pris les mesures raisonnables pour garantir une prise en charge adaptée, et de réduire le risque de décisions isolées prises sans avis médical qualifié. Pourtant son rôle demeure minimisé ou méconnu.
Pistes d’amélioration : une meilleure intégration de la fonction infirmière maritime.
Le rôle de l’infirmière en mer est crucial, mais encore insuffisamment valorisé et soutenu et ce, malgré l’ampleur de ses responsabilités. Plusieurs leviers peuvent contribuer à renforcer l’efficacité du dispositif sanitaire en mer :
- Renforcement de la formation spécialisée : développer des programmes ciblés sur les soins en milieu confiné, la gestion des urgences en mer, la santé mentale des marins et l’usage avancé des outils de télémédecine.
- Amélioration des équipements et des protocoles : uniformiser et moderniser la dotation médicale, intégrer des outils de télémédecine plus performants, standardiser les protocoles de communication et de traçabilité.
- Reconnaissance et soutien de la fonction infirmière maritime : mieux intégrer cette spécialité dans les politiques RH et Hygiène Santé Sécurité Environnement (HSSE) des armateurs, promouvoir cette voie au sein des IFSI, organiser des dispositifs de soutien psychologique et de supervision professionnelle pour les infirmiers en mer.
Pour les acteurs du maritime et de l’offshore, reconnaître pleinement cette fonction, c’est intégrer l’infirmière embarquée dans la gouvernance globale des risques, au même titre que les officiers de quart ou les responsables HSE.
Conclusion : vigie soignante au cœur de la sécurité maritime
La santé des gens de mer apparaît comme un enjeu fondamental, à la fois humain et économique, dans la continuité et la sécurité des activités maritimes et pétrolières. L’infirmière embarquée incarne une figure pivot de cette sécurité : par sa rigueur clinique, son autonomie, son écoute et sa polyvalence, elle assure une fonction de vigie soignante au cœur d’un environnement à haut risque sanitaire. Pourtant, sa place reste encore trop peu visible dans les réflexions stratégiques des armateurs et dans la doctrine juridique maritime.
Mieux former, mieux équiper et mieux reconnaître les infirmiers embarqués, c’est investir dans un maillon discret mais essentiel de la sécurité en mer. C’est aussi ouvrir un champ de dialogue fécond entre droit maritime, gouvernance des risques et pratiques soignantes, à l’endroit précis où la santé des équipages rencontre l’efficacité des opérations et la responsabilité des acteurs économiques.
Bibliographie
Sources réglementaires et internationales
- Organisation Maritime Internationale (OMI). Convention STCW 1978, telle que modifiée (Standards of Training, Certification and Watchkeeping for Seafarers). 2010. imo.org.
- Code du travail maritime (France). Articles R. 4141-1 et suivants, relatifs à la santé à bord.
- L’arrêté du 23 novembre 1987 portant règlement de sécurité des navires et à la prévention de la pollution, en droit français. Articles 217-3.01 à 217-3.05 et annexes 217-3.A.1/A.2.
Ouvrages spécialisés médecine maritime
- Dominique Jégaden « Ancre et Caducée : Une histoire de la médecine maritime contemporaine ». Éd: BoD ; 09.04.2018
- Dominique Jégaden, C. Jégo, P. Delbrouck, D. Lucas « La santé mentale des gens de mer » Éd. Books on Demand. 02.05.2022
Ressources complémentaires
- Factors Impacting Seafarers’ Mental Health and Career Intentions. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10966976/
- Oldenburg M., Jensen H.J., Latza U., et al. « Seafaring stressors aboard merchant and passenger ships ». Int J Public Health. 2009;54(2):96–105.

